De la forme, mais surtout du fond
Par Benoit S. le jeudi, novembre 4 2004, 19:33 - Libre cours à l'éducation - Lien permanent
Clément nous parle dans un billet de TIC et nouveau programme de français. Entre autres, il mentionne au passage
Aussi, le logiciel dont je (...) parlais. Particulièrement intéressant pour le changement de paradigme qu'il propose au regard du concept même de traitement de texte: http://carnets.ixmedia.com/osmoze/archives/002113.html
Tout d'abord, j'ai bien hâte qu'un tel logiciel, s'il est si extraordinaire qu'on le dit, passe en logiciel libre. Mais j'ai quelques doutes, sur le changement même par rapport au traitement de texte... Il y a quelque chose de plus profond derrière tout ça selon moi.
Changer de paradigme au niveau d'un traitement de texte, c'est cesser de prendre la forme (ou la surforme: les couleurs, la sorte de police, etc) pour le fond.
C'est de structurer son texte correctement. Partie, paragraphe, titre de niveau 1, titre de niveau 2, section, auteur, ...
Il est temps de lâcher le WYSIWYG (what you SEE is what you get) par des traitements de texte (si on peut les appeler ainsi) de type WYSIWYM (what you see is what you MEAN).
Le travail dans des logiciels de type SPIP ou encore ce logiciel de carnet permettent ce type de traitement dans une certaine mesure (spip demande titre, sous-titre, chapeau, description, texte). D'autres logiciels comme Lyx sont vraiment des logiciels de type WYSIWYG WYSIWYM. Ça permet de se concentrer sur le contenu plutôt que sur le contenant.
Et avec près de 10 ans de traitement de texte où on changeait "comme on voulait" la couleur de la police sans aucune raison structurelle valable (pourquoi tu mets ça en rouge ? parce que c'est plus beau ? ou parce que c'est en emphase ? Dans ce cas, pourquoi tes autres parties de texte en emphase ne sont pas en rouge ??), ce ne sont pas toujours des habitudes très très facile à changer...
Être forcé de placer du texte dans un tableau "parce qu'il le faut" quand il y aurait probablement 3 ou 4 autres façons de présenter cette information, c'est un bel exemple de ces mauvaises habitudes. Parce qu'on est conditionné à faire du WYSIWYG. Or, quand vient le temps de "déconstruire" un tableau pour présenter l'information autrement, la tâche est souvent très pénible.
L'un des grands intérêts des formats ouverts ou des standards ouverts, c'est de permettre une information interchangeable. Lyx nous permet d'enregistrer dans un format ouvert structuré, qu'on appelle LATEX. Cependant, d'autres logiciels, s'ils sont bien utilisés, nous permettent aussi de bien structurer un texte. Par exemple, OpenOffice, en utilisant des styles appropriés, peut produire des fichiers de contenu (de fond), que l'on choisira de sortir sous la forme que l'on voudra.
Les gens fabriquant pour la première fois une page web avec un outil de type WYSIWYG (Frontpage, Dreamweaver, mais aussi Mozilla Composer) vont souvent nous préparer de belles pages, avec très très peu de contenu. De gros titres, des couleurs et des petits bonshommes qui sautillent, mais pas de texte organisé, structuré. Il faut dire que j'ai moi-même passé par là (sans les bonhommes qui sautent). C'est assez long avant d'arriver à être capable de mettre une bonne quantité de texte efficacement sur le web avec de tels outils.
Par contre, avec les outils de plus en plus disponibles pour permettre à Monsieur-tout-le-monde de publier facilement sur le web en structurant correctement son texte(avec SPIP->http://spip.net/fr par exemple), je pense qu'on approche lentement de l'ère où le fond aura lentement plus d'importance que la forme.
À condition d'avoir quelque chose à dire, bien sûr :-)
Commentaires
Je suis 100% d'accord avec tes propos Benoît. Le « traitement de texte » est d'abord et avant tout une question de « traitement d'idées » et donc de « construction de texte » (ou de document, de façon plus général).
C'est précisément le défi que relève à mon avis de façon exceptionnelle le logiciel de Michel Desbiens.
Le problème de fond (pour utiliser un calembour), n'est pas d'abord dans la forme, comme vous le laissez entendre, mais essentiellement dans la *démarche*. Voilà précisément ce que iTexte cherche à corriger. Un texte creux est généralement un texte rédigé à l'improviste ou à la va-vite. La forme n'y est pour rien, quoiqu'il s'agit d'un moyen efficace de maquiller les lacunes du contenu, ce que vous avez raison de dénoncer. Mais abandonner la forme revient à pécher par un autre extrémisme. La communication consiste en l'accord du fond et de la forme. Ça exige une méthode, bien sûr, mais aussi des outils réfléchis :-)
Je crois que (par ma toute personnelle expérience) la meilleure méthode pour ne pas s'enfarger dans la forme consiste à la garder pour la toute fin. Une fois le texte complété, de manière brute (titres, sous-titres, paragraphes, listes, la base bref), d'appliquer un style devient tellement plus aisé; on peut tout de suite obtenir une vue d'ensemble et penser de manière globale au style à appliquer (plutôt que de surligner manuellement les titres à mesure où on écrit pour ensuite en oublier un). Bien que le style demeure le domaine « irrationnel, émotif, féminin » d'un document, si on y trouve des incohérences ça jure pas possible. Faudrait pas que la forme contredise le fond - une facture imprimée sur une feuile mobile je trouve pas ça très sérieux.
Je remarque un trouble ergonomique avec les éditeurs WYSIWYG. On vous place des gros pitons pour changer la couleur de fond, mettre en italique, et ensuite on s'attend à ce que les usagers ne s'en servent pas - ou si peu. Bien que je sois un fanatique convaincu et extrêmiste de la structure des documents, après plusieurs heures d'utilisation de OpenOffice/MSWord je ne saurais vous dire comment désigner une ligne comme un sous-titre de niveau 3. La fonction se trouve sûrement facilement, mais je ne pense pas à ça en premier lorsque je me sers d'un traitement de texte - ma vie est gâchée moi aussi. On me dira que j'ai commencé à me servir des traitements de texte à l'époque où il fallait taper explicitement les codes de formatage pour chaque imprimante différente - c'est peut-être pour cela que maintenant je fuis les traitements de texte et que je préfère de beaucoup utiliser un éditeur de texte (_pas_ un traitement de texte) et garder le style pour la toute fin.
Visuellement, comment indiquer clairement à l'usager d'un traitement de texte la structure de ce qu'il écrit? en langages dérivés XML ou en LaTeX rien de plus explicite mais dans OpenOffice/MSWord? que l'usager sache que la ligne 8 est un titre sans que ce soit écrit « Titre 1 »? (car si c'est écrit, ça doit être imprimé, c'est ça du WYSIWYG!)
Il y a un travail d'éducation aussi (j'achève!). Comment expliquer à un débutant qu'il ne doit pas surligner individuellement ses titres pour les mettre en gras? « C'est la même affaire ». Pour créer une feuille 8,5x11 prête à brocher annonçant une vente de garage, on peut lui pardonner, cependant les mauvaises habitudes vont persister lors de plus longs documents. La structure informatisée du document, lorsqu'elle ne sert qu'à l'auteur, paraît superflue : l'auteur _sait_ que les titres paraîssent gros et gras, que les listes à puces surgissent sur fond grisé: pourquoi se compliquer la vie?
Je souscris entièrement aux points de vue de Patrice en ce qui a trait à la nécessité de garder la mise en forme pour la fin du processus d'écriture et du piège d'afficher dans la page d'écriture à la fois les éléments de rédaction et de mise en forme. À cet égard, Microsoft Word a probablement plus fait pour développer de mauvaises habitudes d'écriture que toute autre invention. Il n'est pas besoin de regarder bien loin autour de nous pour réaliser combien en sont encore captifs.
Je pense qu'il est primordial de préciser la nature du processus d'écriture pour mieux comprendre les enjeux qui y sont liés. Dans mon cas, j'écris selon deux angles axes inséparables qui forment les extrémités d'un continuum. Soit que j'écris prioritairement pour clarifier mes idées, ou pour communiquer des informations.
iTexte a été conçu pour appuyer ma réflexion par l'écrit, pour approfondir mes idées, pour les clairifier à l'aide du langage. Quand j'utilise iTexte s'est pour approfondir une problématique par l'écrit. Dans un tel cas, je veux que le traitement de texte me donne le goût d'explorer, de modifier, de comparer, d'accumuler des informations. Dans un certain sens, il doit m'éloigner de la finalité, me cacher le bouton publier, mais plutôt m'inviter à explorer des possibles. J'ai conçu iTexte parce que je ne retrouvais pas ce genre de logiciel.
À l'opposé, j'écris pour communiquer des informations. Je sais ce que j'ai à dire et je veux le faire le plus rapidement possible avec le plus d'impact. Les traitements de texte modernes priorisent cette approche, les outils de mise en forme y sont omniprésents. On veut faciliter l'acte de communication, c'est souvent au dépend de la réflexion et de l'organisation des idées. En fait, on assiste à un phénomène de société.
Quelques commentaires:
1) Concernant Mozilla Kompozer (ou Nvu), je crois que ce logiciel permet l'approche WYSIWYM bien qu'il se peut que ce ne soit pas assez enforcé.
2) OpenOffice Write essaie de forcer l'usager a fonctionner WYSIWYM, mais les mauvaises habitudes de MS Word semblent gagner les utilisateurs
3) En effet, c'est un peu ridicule que la majorité des améliorateurs d'édition de textarea (formulaire web) copie MS Word au lieu de forcer les utilisateurs à exploiter au moins la structure HTML
4) iTexte me semble très distrayant, pour moi le meilleur outil pour composer est celui qui interfère le moins possible avec le processus (article: http://www.infoworld.com/article/06... lien vers le logiciel mentionné par l'article: http://hogbaysoftware.com/products/...)
5) Il me semble que vim (http://www.vim.org) et EMACS (http://www.gnu.org/software/emacs/) implémentent tout ce que iTexte fait et beaucoup beaucoup beaucoup plus.